UNE NOTE DE LECTURE PAR MIRADOR

Trois mécanismes pour distinguer ressource disponible, maîtrise industrielle et véritable autonomie.
SÉPARATION
chimie · procédé · équipement
MATÉRIAU
pureté · formulation · échelle
COMPOSANT
aimant · cathode · pièce
ANCRAGE
compétences · fournisseurs · débouchés
Un grand gisement n’est encore qu’une promesse industrielle
La Turquie offre un cas particulièrement utile pour distinguer ressource minérale et capacité industrielle. À Eskişehir-Beylikova, les autorités turques font état d’environ 694 millions de tonnes de ressources minérales, tandis qu’une unité pilote fonctionne déjà avec une capacité de traitement de l’ordre de 1 200 tonnes de minerai par an. L’objectif affiché est désormais de passer à une installation capable de traiter environ 570 000 tonnes par an et de produire, dans une première phase, près de 10 000 tonnes d’oxydes de terres rares. L’écart entre le pilote et l’échelle industrielle donne immédiatement la mesure du changement recherché.
Ces chiffres ne décrivent pourtant pas la même réalité industrielle. Les 694 millions de tonnes correspondent à une estimation de la ressource présente sur le site et ne peuvent être assimilées à un volume équivalent de terres rares économiquement récupérables. De même, disposer d’une grande capacité de traitement du minerai ne signifie pas encore maîtriser les étapes de séparation, de purification puis de transformation nécessaires pour obtenir des matériaux répondant aux spécifications de l’industrie. La taille du gisement ne dit donc pas encore la profondeur de la chaîne.
C’est précisément à cet endroit que la lecture de Pitron reste utile. L’avantage stratégique ne provient pas seulement de la présence d’une matière première mais de la capacité à convertir celle-ci en une fonction industrielle qui ne peut être facilement reproduite ailleurs. Dans le cas turc, la ressource est identifiée et la première étape de traitement existe déjà. En revanche, le passage vers une capacité industrielle de raffinage, puis vers les matériaux, les alliages ou éventuellement les aimants, suppose des procédés, des équipements et des compétences supplémentaires. La recherche de partenariats technologiques par Ankara montre elle-même que cette montée en gamme ne découle pas automatiquement de la découverte du gisement.
La question pertinente n’est donc pas de savoir si Beylikova fera de la Turquie une nouvelle puissance des terres rares au sens général. Elle est beaucoup plus précise : jusqu’à quel stade de la chaîne le pays pourra-t-il transformer son avantage géologique en capacité réellement maîtrisée ? Devenir producteur de minerai, producteur d’oxydes raffinés ou plateforme de matériaux et de composants correspondent à trois positions industrielles différentes. Leur valeur dépendra moins du volume extrait que de la capacité à reproduire localement les procédés qui permettent de passer d’une étape à la suivante.
On peut gagner une place dans la chaîne sans posséder tous ses minerais
Le Maroc présente une configuration presque inverse. Le pays ne cherche pas d’abord à prolonger un immense gisement nouveau vers l’aval. Il utilise plusieurs actifs déjà présents dans son économie pour attirer directement des activités de transformation liées aux batteries. À Jorf Lasfar, COBCO a mis en service en 2025 ses premières lignes de précurseurs de matériaux actifs de cathodes NMC. La plateforme représente environ 20 milliards de dirhams d’investissement et vise, à terme, des capacités de 120 000 tonnes par an de précurseurs NMC, de 60 000 tonnes de matériaux LFP et de 30 000 tonnes de traitement de black mass issue du recyclage.
L’intérêt du cas marocain tient moins à chacune de ces capacités qu’à la manière dont elles s’insèrent dans un environnement productif plus large. Le pays peut mobiliser son phosphate, certains métaux, une industrie chimique ancienne, une base automobile déjà importante, des infrastructures portuaires et un accès privilégié à plusieurs marchés. Des capitaux et des technologies étrangers complètent cet ensemble. L’objectif n’est donc pas nécessairement de contrôler chaque matière première utilisée dans la batterie, mais de concentrer suffisamment d’opérations complémentaires pour que le territoire gagne une place dans la chaîne de valeur.
Ce cas permet de corriger une autre intuition fréquente. L’autosuffisance minérale n’est pas une condition préalable à l’intégration industrielle. Une économie peut importer certains intrants et néanmoins capter des fonctions plus difficiles à déplacer si elle dispose de la chimie, des infrastructures, de la main-d’œuvre, des clients et de la logistique permettant de les transformer efficacement. Le Maroc cherche ainsi moins à posséder chaque ressource qu’à devenir un point de passage industriel entre plusieurs d’entre elles.
Cette stratégie ne signifie toutefois pas que toutes les capacités développées sur place soient déjà autonomes. Le partenariat avec CNGR implique qu’une partie du savoir-faire, des équipements et des technologies provient encore de l’extérieur. Une usine localisée au Maroc ne signifie donc pas automatiquement que sa propriété intellectuelle, ses procédés critiques ou sa capacité d’évolution sont également marocains. La question de l’ancrage devient alors centrale : quelles fonctions techniques seront progressivement maîtrisées sur place, quels fournisseurs apparaîtront autour des nouvelles unités et quelle capacité locale se formera pour entretenir ou modifier les procédés ?
Le Maroc montre ainsi qu’une place stratégique peut être construite autrement que par la domination d’un gisement. La valeur vient ici de la combinaison de plusieurs fonctions au sein d’un même écosystème, et de la capacité de celui-ci à devenir suffisamment dense pour que déplacer l’activité ailleurs devienne coûteux.
Le volume extrait ne dit pas la valeur industrielle captée
La Tunisie apporte une troisième configuration. Contrairement à la Turquie, elle ne part pas d’une nouvelle ressource à transformer en filière. Contrairement au Maroc, elle ne cherche pas principalement à construire un écosystème industriel nouveau autour des batteries. Son principal avantage minéral repose sur le phosphate, autour duquel existent depuis longtemps des capacités d’extraction, de transport et de transformation chimique. Le problème se situe donc moins dans la création d’une chaîne que dans sa profondeur, sa continuité et sa capacité à produire davantage de valeur à partir d’un actif déjà installé.
Le programme adopté pour la période 2025-2030 vise à porter la production à 14 millions de tonnes de phosphate par an à la fin de la décennie. Il prévoit parallèlement une nouvelle capacité d’environ 250 000 tonnes par an de monophosphate et une unité d’acide phosphorique purifié de 60 000 tonnes par an à Skhira. Le Groupe chimique tunisien doit également améliorer l’utilisation de ses capacités industrielles. L’objectif combine donc relance de l’extraction et approfondissement de la transformation.
Ces deux dimensions ne doivent pourtant pas être confondues. Une augmentation du volume extrait peut améliorer les exportations de matière première sans produire une hausse proportionnelle de la valeur industrielle captée. À l’inverse, une unité située plus en aval ne crée pas automatiquement davantage de valeur si elle fonctionne de manière irrégulière, dépend d’infrastructures fragiles ou ne dispose pas des débouchés nécessaires. Transformer davantage n’est utile que si le maillon supplémentaire tient industriellement.
Il faut donc regarder l’ensemble de la séquence : extraction, transport, transformation chimique, spécialisation des produits puis accès au marché. Chacun de ces maillons possède ses propres contraintes. La disponibilité du réseau ferroviaire, l’énergie, l’eau, les performances des installations du Groupe chimique tunisien et la capacité à sécuriser des clients pour des produits plus élaborés influencent autant la profondeur réelle de la chaîne que l’existence du phosphate lui-même.
Les réflexions plus récentes sur les minéraux critiques élargissent cette perspective, mais elles ne doivent pas conduire à surinterpréter le potentiel tunisien dans d’autres matières. Les communications officielles évoquent notamment lithium et cuivre comme possibilités d’investissement. Elles ne démontrent pas encore l’existence de chaînes industrielles comparables à celle du phosphate. L’avantage aujourd’hui tangible reste donc une filière existante dont la question centrale est celle de l’approfondissement et de la fiabilité.
Ces trois trajectoires font apparaître le même mécanisme sous des formes différentes. La Turquie cherche à convertir une ressource nouvelle en capacité industrielle. Le Maroc cherche à construire un nœud de transformation sans posséder tous les intrants. La Tunisie cherche à approfondir une chaîne ancienne. Dans les trois cas, la ressource ne devient véritablement stratégique que lorsque les fonctions qui permettent de la transformer peuvent être maintenues, reproduites et difficilement remplacées ailleurs.

CE QUE MONTRE LA DONNÉE
SOURCE & MÉTHODE
Données : Autorités turques ; ministère marocain ; gouvernement tunisien ; données et éléments sectoriels repris dans le dossier de collecte.
Calculs et visualisation : Synthèse qualitative selon cinq maillons : ressource, traitement, matériau, composant et ancrage. Les niveaux traduisent la maturité relative de chaque fonction ; ils ne constituent ni un classement officiel ni une comparaison quantitative homogène entre pays.
