GÉOÉCONOMIE · INDUSTRIE & SOUVERAINETÉ
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La guerre des métaux rares

La guerre des métaux rares

La guerre des métaux rares

La souveraineté minérale se joue-t-elle encore dans la mine ?
La souveraineté minérale se joue-t-elle encore dans la mine ?
La souveraineté minérale se joue-t-elle encore dans la mine ?
Guillaume Pitron · Les Liens qui Libèrent · 2018
Guillaume Pitron · Les Liens qui Libèrent · 2018


[ Note de lecture 05 / 05 ]
[ Note de lecture 05 / 05 ]

UNE NOTE DE LECTURE PAR MIRADOR

L'angle de lecture

L'angle de lecture

Posséder le minerai ne suffit plus lorsque le verrou se situe dans le procédé.

Posséder le minerai ne suffit plus lorsque le verrou se situe dans le procédé.

Posséder le minerai ne suffit plus lorsque le verrou se situe dans le procédé.

Une chaîne minérale ne relie pas simplement une mine à une usine. Entre le gisement et le produit final se succèdent séparation, raffinage, formulation de matériaux puis fabrication de composants. Chacune de ces étapes mobilise ses propres équipements, compétences et savoir-faire. Diversifier l’extraction peut donc réduire une dépendance sans supprimer celle qui apparaît plus loin dans la chaîne. L’enjeu n’est plus seulement d’identifier où se trouvent les ressources, mais où se concentre la fonction dont le remplacement serait le plus long, le plus coûteux ou le plus difficile.
Une chaîne minérale ne relie pas simplement une mine à une usine. Entre le gisement et le produit final se succèdent séparation, raffinage, formulation de matériaux puis fabrication de composants. Chacune de ces étapes mobilise ses propres équipements, compétences et savoir-faire. Diversifier l’extraction peut donc réduire une dépendance sans supprimer celle qui apparaît plus loin dans la chaîne. L’enjeu n’est plus seulement d’identifier où se trouvent les ressources, mais où se concentre la fonction dont le remplacement serait le plus long, le plus coûteux ou le plus difficile.
Une chaîne minérale ne relie pas simplement une mine à une usine. Entre le gisement et le produit final se succèdent séparation, raffinage, formulation de matériaux puis fabrication de composants. Chacune de ces étapes mobilise ses propres équipements, compétences et savoir-faire. Diversifier l’extraction peut donc réduire une dépendance sans supprimer celle qui apparaît plus loin dans la chaîne. L’enjeu n’est plus seulement d’identifier où se trouvent les ressources, mais où se concentre la fonction dont le remplacement serait le plus long, le plus coûteux ou le plus difficile.

LES TROIS CLÉS DE LECTURE

LES TROIS CLÉS DE LECTURE

Trois mécanismes pour distinguer ressource disponible, maîtrise industrielle et véritable autonomie.
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01 - CONCENTRATION

01 - CONCENTRATION

Une matière devient critique là où l’offre cesse d’être facilement remplaçable

Une matière devient critique là où l’offre cesse d’être facilement remplaçable

Un minerai peut exister dans plusieurs régions tout en dépendant d’un nombre beaucoup plus réduit d’acteurs capables de fournir la qualité, le volume ou la spécification nécessaires. La concentration doit donc être observée à chaque étape de la chaîne. Posséder un gisement ne dit pas encore qui maîtrise la fonction dont l’industrie ne peut se passer.

Un minerai peut exister dans plusieurs régions tout en dépendant d’un nombre beaucoup plus réduit d’acteurs capables de fournir la qualité, le volume ou la spécification nécessaires. La concentration doit donc être observée à chaque étape de la chaîne. Posséder un gisement ne dit pas encore qui maîtrise la fonction dont l’industrie ne peut se passer.

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02 - PROCÉDÉ

02 - PROCÉDÉ

Le verrou peut être plus étroit après la mine qu’à la mine

Le verrou peut être plus étroit après la mine qu’à la mine

Séparer, purifier, raffiner ou formuler un matériau nécessite une chimie, des équipements et des compétences que la possession du minerai ne procure pas. Une extraction plus diversifiée peut ainsi coexister avec une concentration industrielle encore plus forte. Pour les terres rares destinées aux aimants, la part chinoise est aujourd’hui sensiblement plus élevée dans le raffinage que dans l’extraction.

Séparer, purifier, raffiner ou formuler un matériau nécessite une chimie, des équipements et des compétences que la possession du minerai ne procure pas. Une extraction plus diversifiée peut ainsi coexister avec une concentration industrielle encore plus forte. Pour les terres rares destinées aux aimants, la part chinoise est aujourd’hui sensiblement plus élevée dans le raffinage que dans l’extraction.

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03 - ÉCOSYSTÈME

03 - ÉCOSYSTÈME

Une usine implantée n’est pas encore une capacité reproductible

Une usine implantée n’est pas encore une capacité reproductible

Importer un procédé et construire une unité permet de produire localement sans nécessairement transférer la capacité de la maintenir, de la modifier ou de la reproduire. Une implantation devient réellement ancrée lorsque fournisseurs, ingénieurs, équipements, recherche, compétences et débouchés commencent à fonctionner ensemble. La profondeur industrielle tient alors moins au nombre d’usines qu’à ce que le territoire sait refaire sans repartir de zéro.

Importer un procédé et construire une unité permet de produire localement sans nécessairement transférer la capacité de la maintenir, de la modifier ou de la reproduire. Une implantation devient réellement ancrée lorsque fournisseurs, ingénieurs, équipements, recherche, compétences et débouchés commencent à fonctionner ensemble. La profondeur industrielle tient alors moins au nombre d’usines qu’à ce que le territoire sait refaire sans repartir de zéro.

CADRE D’ANALYSE

CADRE D’ANALYSE

Où la ressource devient-elle une capacité industrielle ?
Où la ressource devient-elle une capacité industrielle ?

RESSOURCE

Le minerai peut-il être produit de manière compétitive ?

Le minerai peut-il être produit de manière compétitive ?

teneur · volume · coût

RESSOURCE

Le minerai peut-il être produit de manière compétitive ?

teneur · volume · coût

SÉPARATION

Le territoire sait-il obtenir la matière purifiée requise ?

Le territoire sait-il obtenir la matière purifiée requise ?

chimie · procédé · équipement

MATÉRIAU

Peut-il fabriquer la forme industrielle utilisable ?

Peut-il fabriquer la forme industrielle utilisable ?

pureté · formulation · échelle

COMPOSANT

Peut-il convertir le matériau en fonction critique ?

Peut-il convertir le matériau en fonction critique ?

aimant · cathode · pièce

ANCRAGE

La capacité peut-elle être maintenue et reproduite localement ?

La capacité peut-elle être maintenue et reproduite localement ?

compétences · fournisseurs · débouchés

APPLICATION RÉGIONALE

APPLICATION RÉGIONALE

TURQUIE · MAROC · TUNISIE
TURQUIE · MAROC · TUNISIE

Un grand gisement n’est encore qu’une promesse industrielle

La Turquie offre un cas particulièrement utile pour distinguer ressource minérale et capacité industrielle. À Eskişehir-Beylikova, les autorités turques font état d’environ 694 millions de tonnes de ressources minérales, tandis qu’une unité pilote fonctionne déjà avec une capacité de traitement de l’ordre de 1 200 tonnes de minerai par an. L’objectif affiché est désormais de passer à une installation capable de traiter environ 570 000 tonnes par an et de produire, dans une première phase, près de 10 000 tonnes d’oxydes de terres rares. L’écart entre le pilote et l’échelle industrielle donne immédiatement la mesure du changement recherché.

Ces chiffres ne décrivent pourtant pas la même réalité industrielle. Les 694 millions de tonnes correspondent à une estimation de la ressource présente sur le site et ne peuvent être assimilées à un volume équivalent de terres rares économiquement récupérables. De même, disposer d’une grande capacité de traitement du minerai ne signifie pas encore maîtriser les étapes de séparation, de purification puis de transformation nécessaires pour obtenir des matériaux répondant aux spécifications de l’industrie. La taille du gisement ne dit donc pas encore la profondeur de la chaîne.

C’est précisément à cet endroit que la lecture de Pitron reste utile. L’avantage stratégique ne provient pas seulement de la présence d’une matière première mais de la capacité à convertir celle-ci en une fonction industrielle qui ne peut être facilement reproduite ailleurs. Dans le cas turc, la ressource est identifiée et la première étape de traitement existe déjà. En revanche, le passage vers une capacité industrielle de raffinage, puis vers les matériaux, les alliages ou éventuellement les aimants, suppose des procédés, des équipements et des compétences supplémentaires. La recherche de partenariats technologiques par Ankara montre elle-même que cette montée en gamme ne découle pas automatiquement de la découverte du gisement.

La question pertinente n’est donc pas de savoir si Beylikova fera de la Turquie une nouvelle puissance des terres rares au sens général. Elle est beaucoup plus précise : jusqu’à quel stade de la chaîne le pays pourra-t-il transformer son avantage géologique en capacité réellement maîtrisée ? Devenir producteur de minerai, producteur d’oxydes raffinés ou plateforme de matériaux et de composants correspondent à trois positions industrielles différentes. Leur valeur dépendra moins du volume extrait que de la capacité à reproduire localement les procédés qui permettent de passer d’une étape à la suivante.

On peut gagner une place dans la chaîne sans posséder tous ses minerais

Le Maroc présente une configuration presque inverse. Le pays ne cherche pas d’abord à prolonger un immense gisement nouveau vers l’aval. Il utilise plusieurs actifs déjà présents dans son économie pour attirer directement des activités de transformation liées aux batteries. À Jorf Lasfar, COBCO a mis en service en 2025 ses premières lignes de précurseurs de matériaux actifs de cathodes NMC. La plateforme représente environ 20 milliards de dirhams d’investissement et vise, à terme, des capacités de 120 000 tonnes par an de précurseurs NMC, de 60 000 tonnes de matériaux LFP et de 30 000 tonnes de traitement de black mass issue du recyclage.

L’intérêt du cas marocain tient moins à chacune de ces capacités qu’à la manière dont elles s’insèrent dans un environnement productif plus large. Le pays peut mobiliser son phosphate, certains métaux, une industrie chimique ancienne, une base automobile déjà importante, des infrastructures portuaires et un accès privilégié à plusieurs marchés. Des capitaux et des technologies étrangers complètent cet ensemble. L’objectif n’est donc pas nécessairement de contrôler chaque matière première utilisée dans la batterie, mais de concentrer suffisamment d’opérations complémentaires pour que le territoire gagne une place dans la chaîne de valeur.

Ce cas permet de corriger une autre intuition fréquente. L’autosuffisance minérale n’est pas une condition préalable à l’intégration industrielle. Une économie peut importer certains intrants et néanmoins capter des fonctions plus difficiles à déplacer si elle dispose de la chimie, des infrastructures, de la main-d’œuvre, des clients et de la logistique permettant de les transformer efficacement. Le Maroc cherche ainsi moins à posséder chaque ressource qu’à devenir un point de passage industriel entre plusieurs d’entre elles.

Cette stratégie ne signifie toutefois pas que toutes les capacités développées sur place soient déjà autonomes. Le partenariat avec CNGR implique qu’une partie du savoir-faire, des équipements et des technologies provient encore de l’extérieur. Une usine localisée au Maroc ne signifie donc pas automatiquement que sa propriété intellectuelle, ses procédés critiques ou sa capacité d’évolution sont également marocains. La question de l’ancrage devient alors centrale : quelles fonctions techniques seront progressivement maîtrisées sur place, quels fournisseurs apparaîtront autour des nouvelles unités et quelle capacité locale se formera pour entretenir ou modifier les procédés ?

Le Maroc montre ainsi qu’une place stratégique peut être construite autrement que par la domination d’un gisement. La valeur vient ici de la combinaison de plusieurs fonctions au sein d’un même écosystème, et de la capacité de celui-ci à devenir suffisamment dense pour que déplacer l’activité ailleurs devienne coûteux.

Le volume extrait ne dit pas la valeur industrielle captée

La Tunisie apporte une troisième configuration. Contrairement à la Turquie, elle ne part pas d’une nouvelle ressource à transformer en filière. Contrairement au Maroc, elle ne cherche pas principalement à construire un écosystème industriel nouveau autour des batteries. Son principal avantage minéral repose sur le phosphate, autour duquel existent depuis longtemps des capacités d’extraction, de transport et de transformation chimique. Le problème se situe donc moins dans la création d’une chaîne que dans sa profondeur, sa continuité et sa capacité à produire davantage de valeur à partir d’un actif déjà installé.

Le programme adopté pour la période 2025-2030 vise à porter la production à 14 millions de tonnes de phosphate par an à la fin de la décennie. Il prévoit parallèlement une nouvelle capacité d’environ 250 000 tonnes par an de monophosphate et une unité d’acide phosphorique purifié de 60 000 tonnes par an à Skhira. Le Groupe chimique tunisien doit également améliorer l’utilisation de ses capacités industrielles. L’objectif combine donc relance de l’extraction et approfondissement de la transformation.

Ces deux dimensions ne doivent pourtant pas être confondues. Une augmentation du volume extrait peut améliorer les exportations de matière première sans produire une hausse proportionnelle de la valeur industrielle captée. À l’inverse, une unité située plus en aval ne crée pas automatiquement davantage de valeur si elle fonctionne de manière irrégulière, dépend d’infrastructures fragiles ou ne dispose pas des débouchés nécessaires. Transformer davantage n’est utile que si le maillon supplémentaire tient industriellement.

Il faut donc regarder l’ensemble de la séquence : extraction, transport, transformation chimique, spécialisation des produits puis accès au marché. Chacun de ces maillons possède ses propres contraintes. La disponibilité du réseau ferroviaire, l’énergie, l’eau, les performances des installations du Groupe chimique tunisien et la capacité à sécuriser des clients pour des produits plus élaborés influencent autant la profondeur réelle de la chaîne que l’existence du phosphate lui-même.

Les réflexions plus récentes sur les minéraux critiques élargissent cette perspective, mais elles ne doivent pas conduire à surinterpréter le potentiel tunisien dans d’autres matières. Les communications officielles évoquent notamment lithium et cuivre comme possibilités d’investissement. Elles ne démontrent pas encore l’existence de chaînes industrielles comparables à celle du phosphate. L’avantage aujourd’hui tangible reste donc une filière existante dont la question centrale est celle de l’approfondissement et de la fiabilité.

Ces trois trajectoires font apparaître le même mécanisme sous des formes différentes. La Turquie cherche à convertir une ressource nouvelle en capacité industrielle. Le Maroc cherche à construire un nœud de transformation sans posséder tous les intrants. La Tunisie cherche à approfondir une chaîne ancienne. Dans les trois cas, la ressource ne devient véritablement stratégique que lorsque les fonctions qui permettent de la transformer peuvent être maintenues, reproduites et difficilement remplacées ailleurs.

ÉCLAIRAGE EMPIRIQUE

ÉCLAIRAGE EMPIRIQUE

La ressource ne suffit pas à fixer la valeur
La ressource ne suffit pas à fixer la valeur
Turquie · Maroc · Tunisie — positionnement dans la chaîne minérale et industrielle
Turquie · Maroc · Tunisie — positionnement dans la chaîne minérale et industrielle

CE QUE MONTRE LA DONNÉE

Les trois pays occupent des positions différentes dans la chaîne de valeur. La Turquie part d’un avantage de ressource encore à convertir en capacité industrielle, le Maroc avance par l’intégration des matériaux et de l’écosystème batterie, tandis que la Tunisie cherche surtout à approfondir une chaîne phosphatière déjà installée.

Les trois pays occupent des positions différentes dans la chaîne de valeur. La Turquie part d’un avantage de ressource encore à convertir en capacité industrielle, le Maroc avance par l’intégration des matériaux et de l’écosystème batterie, tandis que la Tunisie cherche surtout à approfondir une chaîne phosphatière déjà installée.

SOURCE & MÉTHODE

Données : Autorités turques ; ministère marocain ; gouvernement tunisien ; données et éléments sectoriels repris dans le dossier de collecte.

Calculs et visualisation : Synthèse qualitative selon cinq maillons : ressource, traitement, matériau, composant et ancrage. Les niveaux traduisent la maturité relative de chaque fonction ; ils ne constituent ni un classement officiel ni une comparaison quantitative homogène entre pays.

CE QUE J’EN RETIENS

CE QUE J’EN RETIENS

Le pouvoir minéral commence là où le remplacement devient difficile.
Le pouvoir minéral commence là où le remplacement devient difficile.

La Turquie, le Maroc et la Tunisie montrent qu’une chaîne industrielle ne se construit pas selon une progression automatique allant du gisement au produit final. Beylikova donne à Ankara un avantage géologique considérable, mais sa conversion en capacité stratégique dépend encore de la maîtrise de la séparation, du raffinage et éventuellement des matériaux et composants. Le Maroc suit une trajectoire différente. Il cherche à gagner une place dans les matériaux pour batteries grâce à la combinaison de ressources, de chimie, d’industrie automobile, de logistique et de partenariats technologiques. La Tunisie dispose déjà d’une chaîne phosphatière et doit surtout déterminer jusqu’où celle-ci peut être approfondie durablement. Ces trajectoires montrent que la géographie du minerai et celle du pouvoir industriel ne coïncident pas nécessairement. Une économie peut disposer d’un gisement sans maîtriser son procédé. Elle peut transformer localement une matière tout en restant dépendante d’une technologie extérieure. Elle peut aussi ne posséder qu’une fraction des minerais nécessaires et devenir pourtant stratégique grâce à son industrie, ses compétences, ses infrastructures et ses débouchés. C’est l’une des intuitions du livre qui résiste le mieux au temps. Pitron décrivait déjà une Chine ayant cherché à dépasser son statut de producteur minier pour attirer les étapes de transformation puis les industries utilisatrices. La diversification progressive de l’extraction mondiale ne suffit donc pas à effacer cette logique. La souveraineté minérale ne se mesure pas au nombre de ressources présentes sous un territoire, mais à la capacité de maintenir, sécuriser ou remplacer les fonctions dont dépend son appareil productif.

La Turquie, le Maroc et la Tunisie montrent qu’une chaîne industrielle ne se construit pas selon une progression automatique allant du gisement au produit final. Beylikova donne à Ankara un avantage géologique considérable, mais sa conversion en capacité stratégique dépend encore de la maîtrise de la séparation, du raffinage et éventuellement des matériaux et composants. Le Maroc suit une trajectoire différente. Il cherche à gagner une place dans les matériaux pour batteries grâce à la combinaison de ressources, de chimie, d’industrie automobile, de logistique et de partenariats technologiques. La Tunisie dispose déjà d’une chaîne phosphatière et doit surtout déterminer jusqu’où celle-ci peut être approfondie durablement. Ces trajectoires montrent que la géographie du minerai et celle du pouvoir industriel ne coïncident pas nécessairement. Une économie peut disposer d’un gisement sans maîtriser son procédé. Elle peut transformer localement une matière tout en restant dépendante d’une technologie extérieure. Elle peut aussi ne posséder qu’une fraction des minerais nécessaires et devenir pourtant stratégique grâce à son industrie, ses compétences, ses infrastructures et ses débouchés. C’est l’une des intuitions du livre qui résiste le mieux au temps. Pitron décrivait déjà une Chine ayant cherché à dépasser son statut de producteur minier pour attirer les étapes de transformation puis les industries utilisatrices. La diversification progressive de l’extraction mondiale ne suffit donc pas à effacer cette logique. La souveraineté minérale ne se mesure pas au nombre de ressources présentes sous un territoire, mais à la capacité de maintenir, sécuriser ou remplacer les fonctions dont dépend son appareil productif.

LÀ OÙ LA GRILLE S’ARRÊTE

LÀ OÙ LA GRILLE S’ARRÊTE

Maîtriser un verrou n’oblige pas à reproduire toute la chaîne.
Maîtriser un verrou n’oblige pas à reproduire toute la chaîne.

Identifier les étapes les plus concentrées d’une chaîne minérale ne permet pas de conclure qu’une économie devrait chercher à les internaliser toutes. Raffinage, métallurgie, fabrication de matériaux ou production de composants peuvent mobiliser des capitaux considérables, beaucoup d’énergie et d’eau, des infrastructures spécialisées et une échelle industrielle difficile à atteindre. Une capacité techniquement accessible peut donc rester économiquement peu pertinente. La résilience ne doit pas être confondue avec l’autosuffisance. Un pays peut sécuriser une fonction critique sans la produire entièrement sur son territoire. Il peut diversifier ses fournisseurs, constituer des stocks, signer des contrats de long terme, favoriser la substitution, développer le recyclage ou construire des partenariats industriels suffisamment robustes. À l’inverse, une usine localisée nationalement peut créer très peu d’autonomie si ses équipements, ses réactifs, ses logiciels ou son savoir-faire critique continuent de dépendre d’un fournisseur unique. Cette distinction est d’autant plus importante que l’ouvrage de Pitron rappelle le coût environnemental de l’extraction et du raffinage. Le développement des métaux nécessaires aux transitions énergétique et numérique ne supprime pas la matérialité de l’économie. Il peut au contraire déplacer l’extraction, les déchets et certaines pollutions vers les territoires producteurs. Le recyclage ne constitue pas non plus une sortie automatique de cette logique. Le livre insiste sur la difficulté technique et économique de récupérer certains métaux très dispersés dans les produits. Les procédés de séparation peuvent être longs et coûteux, et leurs performances varient fortement selon les matériaux. Plus en aval ne signifie donc pas toujours mieux. Un maillon peut être stratégique et rentable tout en générant des externalités suffisamment élevées pour que son développement ne maximise pas l’intérêt collectif. De même, une activité fortement concentrée à l’étranger peut rester acceptable si son remplacement est crédible et suffisamment rapide. La grille sert à identifier où se trouve le verrou et ce qui rend son remplacement difficile. Elle ne décide pas quels maillons doivent être nationalisés. La bonne question n’est donc pas : « combien d’étapes pouvons-nous produire nous-mêmes ? » Elle est plutôt : quelles fonctions devons-nous pouvoir maintenir, substituer ou sécuriser pour qu’une rupture n’interrompe pas une activité essentielle ?

Identifier les étapes les plus concentrées d’une chaîne minérale ne permet pas de conclure qu’une économie devrait chercher à les internaliser toutes. Raffinage, métallurgie, fabrication de matériaux ou production de composants peuvent mobiliser des capitaux considérables, beaucoup d’énergie et d’eau, des infrastructures spécialisées et une échelle industrielle difficile à atteindre. Une capacité techniquement accessible peut donc rester économiquement peu pertinente. La résilience ne doit pas être confondue avec l’autosuffisance. Un pays peut sécuriser une fonction critique sans la produire entièrement sur son territoire. Il peut diversifier ses fournisseurs, constituer des stocks, signer des contrats de long terme, favoriser la substitution, développer le recyclage ou construire des partenariats industriels suffisamment robustes. À l’inverse, une usine localisée nationalement peut créer très peu d’autonomie si ses équipements, ses réactifs, ses logiciels ou son savoir-faire critique continuent de dépendre d’un fournisseur unique. Cette distinction est d’autant plus importante que l’ouvrage de Pitron rappelle le coût environnemental de l’extraction et du raffinage. Le développement des métaux nécessaires aux transitions énergétique et numérique ne supprime pas la matérialité de l’économie. Il peut au contraire déplacer l’extraction, les déchets et certaines pollutions vers les territoires producteurs. Le recyclage ne constitue pas non plus une sortie automatique de cette logique. Le livre insiste sur la difficulté technique et économique de récupérer certains métaux très dispersés dans les produits. Les procédés de séparation peuvent être longs et coûteux, et leurs performances varient fortement selon les matériaux. Plus en aval ne signifie donc pas toujours mieux. Un maillon peut être stratégique et rentable tout en générant des externalités suffisamment élevées pour que son développement ne maximise pas l’intérêt collectif. De même, une activité fortement concentrée à l’étranger peut rester acceptable si son remplacement est crédible et suffisamment rapide. La grille sert à identifier où se trouve le verrou et ce qui rend son remplacement difficile. Elle ne décide pas quels maillons doivent être nationalisés. La bonne question n’est donc pas : « combien d’étapes pouvons-nous produire nous-mêmes ? » Elle est plutôt : quelles fonctions devons-nous pouvoir maintenir, substituer ou sécuriser pour qu’une rupture n’interrompe pas une activité essentielle ?