UNE NOTE DE LECTURE PAR MIRADOR

Trois mécanismes pour distinguer centralité physique, capacité de calcul et véritable pouvoir de décision.
HÉBERGER
datacenter · cloud · stockage
CALCULER
GPU · logiciel · modèle
GOUVERNER
accès · architecture · contrat
CONTRAINDRE
régulateur · juge · législateur
La centralité du réseau précède la centralité du calcul
L’Égypte constitue un cas presque idéal pour distinguer centralité physique et contrôle fonctionnel. Selon les autorités et opérateurs égyptiens, une part très importante des flux de données reliant l’Europe et l’Asie emprunte les câbles traversant le territoire. Telecom Egypt indiquait en 2025 exploiter 15 systèmes de câbles sous-marins en service, 10 stations d’atterrissement et 10 routes terrestres de traversée, auxquels doivent s’ajouter plusieurs nouveaux systèmes. SEA-ME-WE-6 et 2Africa ont encore renforcé cette position en 2025.
Cette concentration donne au pays une capacité stratégique réelle. Elle permet de commercialiser du transit, d’offrir plusieurs voies entre mer Rouge et Méditerranée et d’attirer de nouvelles infrastructures. Il serait pourtant incorrect d’en déduire que l’Égypte contrôle les données qui traversent son territoire. Les câbles appartiennent souvent à des consortiums internationaux, les opérateurs décident de leurs propres politiques de routage et les services utilisant ces capacités peuvent être hébergés ou exploités dans d’autres juridictions. Centralité du passage et maîtrise du service ne se confondent donc pas.
C’est précisément ce qui rend la stratégie égyptienne actuelle intéressante. Le gouvernement cherche désormais à développer davantage les datacenters et le cloud afin de prolonger l’avantage du corridor physique vers des fonctions plus profondes. La logique n’est plus seulement d’offrir une route entre deux régions du monde, mais de capter une part plus importante de l’interconnexion, de l’hébergement puis éventuellement du calcul autour de cette route. Le passage peut créer une position ; il ne devient un pouvoir numérique plus complet que s’il attire des fonctions supplémentaires.
Cette centralité produit parallèlement une vulnérabilité. En mars 2024, l’endommagement de plusieurs câbles en mer Rouge a perturbé une partie du trafic Europe-Asie-Afrique. Le caractère stratégique du corridor égyptien tient donc autant à sa capacité qu’à sa résilience. Plus les flux convergent autour d’une même géographie, plus il devient nécessaire de multiplier routes de traversée, stations d’atterrissement et possibilités de reroutage. La centralité crée simultanément avantage et responsabilité de continuité.
Le cas égyptien montre ainsi que la puissance numérique n’apparaît pas mécaniquement avec le nombre de câbles. Elle dépend de la capacité à prolonger une fonction de transit vers l’hébergement, l’interconnexion, le calcul et les services qui captent une plus grande partie de la valeur créée autour du réseau.
Un droit sur la capacité ne donne pas prise sur toute la chaîne
La Turquie permet d’observer un déplacement différent. En novembre 2025, Google Cloud et Turkcell ont annoncé la création de la première région hyperscale Google Cloud du pays. Google prévoit environ 2 milliards de dollars d’investissement sur dix ans, tandis que Turkcell doit mobiliser environ 1 milliard de dollars. La région, organisée autour d’au moins trois zones, doit rapprocher physiquement une partie du stockage et du calcul des utilisateurs turcs.
Cette implantation produit une territorialisation réelle. Elle peut réduire la latence, renforcer la continuité du service et faciliter certaines exigences de résidence des données. Elle accroît également la capacité physique disponible sur le territoire. Mais une région Google Cloud située en Turquie ne transforme pas Google Cloud en technologie turque. L’architecture mondiale, les logiciels, une partie des équipements, la propriété intellectuelle et de nombreuses décisions d’exploitation restent liés au fournisseur international. Turkcell apporte de son côté l’ancrage local, ses datacenters, sa connaissance du marché et une capacité opérationnelle domestique.
Le cas turc devient encore plus intéressant lorsque l’on ajoute le droit. La réforme de 2024 du régime de transfert international des données ne cherche pas uniquement à empêcher leur sortie du territoire. Elle introduit plusieurs mécanismes permettant d’encadrer leur circulation, notamment des décisions d’adéquation, des règles d’entreprise contraignantes, des contrats types et des engagements spécifiques approuvés. La territorialisation physique et la gouvernance juridique progressent donc selon deux logiques différentes mais complémentaires.
Cette évolution permet de sortir d’une conception trop simple de la souveraineté numérique. Contrôler n’implique pas nécessairement que toutes les données restent à l’intérieur des frontières, ni que chaque équipement soit national. Le pouvoir peut également résider dans la capacité à définir les conditions de transfert, les responsabilités contractuelles ou les droits d’accès applicables au service.
Une région cloud rapproche ainsi une partie du numérique du territoire sans fusionner toutes les décisions au même endroit. Fournisseur technologique, opérateur local, client et autorités publiques conservent chacun des prises différentes sur le système. La souveraineté devient alors moins une propriété absolue qu’une répartition organisée des capacités d’action.
Le « souverain » peut être architectural plutôt qu’intégralement national
Les Émirats arabes unis poussent cette logique beaucoup plus loin. Abu Dhabi veut migrer l’ensemble de ses opérations gouvernementales vers un environnement de cloud souverain dans le cadre de sa stratégie numérique 2025-2027, soutenue par environ 13 milliards de dirhams d’investissements. Pourtant, cette ambition ne repose pas sur la construction d’une pile technologique entièrement nationale.
Le partenariat conclu en 2025 entre Abu Dhabi, Microsoft et Core42 en fournit une illustration claire. L’environnement repose sur des technologies Azure combinées à des mécanismes de contrôle opérés localement par Core42. Un nouveau centre de données gouvernemental de 19 MW renforce parallèlement l’infrastructure physique. Le caractère « souverain » ne découle donc pas du fait que chaque composant ait été développé aux Émirats. Il résulte d’un assemblage entre implantation locale, contrôle des données, règles d’accès, responsabilités opérationnelles et architecture contractuelle.
L’intelligence artificielle rend cette distinction encore plus visible. Stargate UAE prévoit à Abu Dhabi une infrastructure de calcul de 1 GW, dont 200 MW doivent constituer une première phase, autour d’un consortium réunissant notamment G42, OpenAI, Oracle, NVIDIA, Cisco et SoftBank. La puissance de calcul est localisée aux Émirats, mais son fonctionnement repose sur une chaîne beaucoup plus large associant capital, datacenter, GPU, logiciels, modèles, plateformes et règles d’exportation technologique.
C’est ici que l’actualisation de Cattaruzza devient particulièrement forte. En 2019, la question de la puissance numérique se lisait déjà à travers les câbles, les datacenters, les plateformes et le droit. L’essor de l’IA ajoute aujourd’hui une fonction intermédiaire devenue décisive : la capacité de transformer les données par le calcul à une échelle difficilement reproductible. Une donnée stockée n’a pas la même valeur qu’une donnée capable d’alimenter un modèle, une prédiction ou un service.
Les Émirats montrent donc qu’un territoire peut renforcer considérablement sa puissance numérique sans posséder intégralement la technologie utilisée. La question pertinente devient celle de la fonction que l’État souhaite sécuriser. S’il cherche à disposer localement de capacité de calcul, à encadrer l’accès aux données et à maîtriser les usages gouvernementaux, une architecture distribuée peut produire une prise réelle même lorsque certaines couches technologiques restent étrangères.

CE QUE MONTRE LA DONNÉE
SOURCE & MÉTHODE
Données : Telecom Egypt ; ITIDA ; sources officielles égyptiennes sur la connectivité internationale et l’infrastructure de transit numérique.
Calculs et visualisation : Schéma de corridor centré sur un indicateur principal — plus de 90 % des flux Europe–Asie transitant par l’axe égyptien selon les sources officielles égyptiennes — complété par trois repères d’infrastructure : 15 câbles sous-marins en service, 10 stations d’atterrissement et 10 traversées terrestres. La figure mesure une centralité de transit, et non un degré de souveraineté ou de contrôle des données.
