UNE NOTE DE LECTURE PAR MIRADOR

Trois mécanismes pour distinguer ressource disponible, continuité du service et dépendance.
CONVERSION
captage · stockage · transfert
ACHEMINEMENT
stockage · pompage · réseau
ALLOCATION
priorité · tarif · quota
DÉPENDANCE
énergie · infrastructure · amont
Produire davantage d’eau ne suffit pas si le service reste fragile
La Tunisie permet de distinguer très nettement ressource disponible, capacité de production et continuité du service. Une grande partie du potentiel conventionnel est déjà mobilisée. Les ressources de surface sont exploitées à environ 95 % de leur potentiel, tandis que les prélèvements souterrains représentent autour de 133 % de la ressource renouvelable. Dans le même temps, le dessalement et la réutilisation restent encore minoritaires dans l’approvisionnement national. Le système ne peut donc plus répondre à la contrainte par la seule mobilisation d’un barrage ou d’une nappe supplémentaire.
L’extension des ressources non conventionnelles modifie cette situation, mais elle ne résout pas automatiquement les difficultés situées plus loin dans la chaîne. Le programme hydrique soutenu en 2026 par la Banque mondiale l’illustre bien. Le doublement prévu de la capacité de dessalement de Zarat, de 50 000 à 100 000 m³ par jour, s’accompagne d’investissements dans la réhabilitation des réseaux, la modernisation de la SONEDE, le déploiement de compteurs intelligents et l’amélioration de l’irrigation. L’enveloppe de 700 millions de dollars sur dix ans ne finance donc pas uniquement une nouvelle eau. Elle cherche à renforcer le système qui doit la convertir en service.
Ce déplacement est essentiel. Lorsque la ressource conventionnelle atteint ses limites, le problème ne devient pas simplement celui de trouver davantage d’eau. Il faut également réduire les pertes, distribuer les volumes, mesurer les consommations, financer les infrastructures et arbitrer entre usages.
Ces arbitrages apparaissent particulièrement en période de sécheresse. Protéger davantage l’alimentation humaine ou certains usages économiques peut reporter une part de l’ajustement sur l’agriculture irriguée sans garantir pour autant une distribution domestique parfaitement continue. La sécurité hydrique devient alors une politique de répartition de la contrainte autant qu’une politique d’augmentation de l’offre.
Une nouvelle source peut donc améliorer sensiblement la situation sans suffire à corriger un service fragile. Le cas tunisien montre que la dépendance se déplace progressivement de la seule ressource naturelle vers la qualité du réseau, la capacité d’investissement et l’organisation de l’allocation.
Réutiliser l’eau augmente le service plus vite que la ressource
L’Égypte permet d’aller un cran plus loin. Sa vulnérabilité hydrique est souvent lue à travers le Nil et la relation avec l’Éthiopie. Cette dimension demeure structurante. L’achèvement du GERD a modifié le rapport entre amont et aval sans faire disparaître la dépendance égyptienne au fleuve. Mais se concentrer uniquement sur cette relation masque une transformation importante du système hydrique intérieur.
La réponse égyptienne consiste notamment à faire circuler plusieurs fois une partie des volumes déjà mobilisés. Pour une demande annuelle estimée à 88,55 milliards de m³, les ressources disponibles sont évaluées à environ 65,35 milliards. L’écart, soit près de 23,2 milliards de m³, est couvert par la réutilisation d’eaux déjà entrées dans le système.
Cette différence est importante. Réutiliser 23,2 milliards de m³ ne crée pas une quantité équivalente d’eau naturelle. Cela augmente le nombre de services qu’une même ressource peut rendre avant de quitter le système. Les grandes installations de traitement donnent une dimension industrielle à cette logique. Bahr el-Baqar peut traiter environ 5,6 millions de m³ par jour et le système du Nouveau Delta doit atteindre environ 7,5 millions de m³ d’eaux de drainage agricole traitées quotidiennement.
La distinction pertinente n’est donc plus seulement celle qui oppose disponibilité et pénurie. Elle se situe entre ressource primaire et volume de service rendu.
Cette stratégie réduit l’écart entre besoins et ressources sans supprimer les dépendances fondamentales. L’accès au Nil reste essentiel. S’y ajoutent désormais la capacité à traiter des volumes considérables, à maintenir les installations, à contrôler la qualité, à fournir l’énergie nécessaire au pompage et à organiser leur redistribution.
L’Égypte ne produit donc pas seulement davantage d’eau utilisable. Elle augmente l’intensité d’usage de la ressource dont elle dispose. La sécurité hydrique dépend alors autant de l’intégrité du système industriel qui permet cette seconde circulation que du volume primaire entrant dans le pays.
Coopérer sur l’eau ne signifie pas devenir symétriques
Le système Tigre-Euphrate introduit une troisième configuration. Ici, la dépendance ne provient pas seulement de la disponibilité physique ou de la capacité intérieure à transformer la ressource. Elle tient également à la géographie politique du bassin. La Turquie contrôle une partie importante des écoulements en amont, tandis que l’Irak dépend fortement de volumes formés ou régulés hors de son territoire.
Cette relation a longtemps été décrite essentiellement à travers le débit et les grands aménagements turcs. Elle évolue aujourd’hui vers une architecture plus large. L’accord-cadre signé en 2024 puis son mécanisme d’exécution établi en 2025 ne portent plus uniquement sur la quantité d’eau libérée vers l’Irak. Ils intègrent modernisation de l’irrigation, qualité de l’eau, remise en état des terres, infrastructures et gouvernance de la ressource.
Ce déplacement change la nature de la coopération. Bagdad peut accroître la quantité de service obtenue à partir de chaque unité d’eau disponible en réduisant les pertes et en modernisant ses usages. Ankara conserve pour autant sa position d’amont. À l’asymétrie hydrologique s’ajoute même une relation technique et industrielle, puisque les projets doivent être développés conjointement et peuvent associer des entreprises turques à leur réalisation et à leur financement.
L’asymétrie ne disparaît donc pas. Elle devient plus complexe.
Le rapport entre les deux pays ne se résume plus à une opposition entre débit turc et besoin irakien. Il associe désormais volume disponible, efficacité des réseaux, infrastructures, financement et capacités institutionnelles. Une dépendance transfrontalière peut ainsi produire davantage de coopération sans devenir pour autant une relation symétrique.
C’est précisément ce qui rend insuffisant le vocabulaire de la « guerre de l’eau ». Dans un même bassin, coopération et rapport de force peuvent progresser simultanément. L’enjeu n’est pas seulement de savoir qui possède ou libère l’eau, mais quelles fonctions chacun contrôle dans le système qui permet de la transformer en service.

CE QUE MONTRE LA DONNÉE
SOURCE & MÉTHODE
Données : ONEE ; dossier de collecte actualisé ; données sur la part du dessalement dans l’eau potable marocaine en 2023, 2025 et 2030.
Calculs et visualisation : La figure retient un indicateur unique : la part du dessalement dans l’approvisionnement en eau potable marocain à trois dates. Elle vise à montrer une transformation structurelle de la fonction du dessalement dans le système hydrique. Elle ne mesure ni l’ensemble des ressources en eau du Maroc ni la sécurité hydrique globale du pays.
