UNE NOTE DE LECTURE PAR MIRADOR

Trois mécanismes pour distinguer pluralité des partenaires, coexistence des systèmes et véritable marge de manœuvre.
ANCRAGE
marché · monnaie · réseau
ALTERNATIVE
fournisseur · paiement · infrastructure
COMPATIBILITÉ
norme · liquidité · interopérabilité
LEVIER
secours · négociation · sortie
Ajouter un fournisseur ne remplace pas un débouché
La Turquie permet de voir immédiatement pourquoi le nombre de partenaires ne suffit pas à mesurer l’autonomie. En 2025, la Chine représente environ 49,7 milliards de dollars d’importations turques, soit 13,6 % du total, ce qui en fait le premier fournisseur individuel du pays. Les exportations turques vers la Chine atteignent en revanche seulement environ 3,3 milliards de dollars. La relation est donc devenue importante, mais elle remplit d’abord une fonction d’approvisionnement.
L’Union européenne occupe une position différente. Elle absorbe encore 42,8 % des exportations turques, pour environ 116,9 milliards de dollars en 2025, tout en représentant près d’un tiers des importations. À cela s’ajoutent l’union douanière, les normes européennes et l’intégration profonde d’une partie de l’appareil productif turc aux chaînes industrielles du continent. La Chine et l’Europe sont donc toutes deux centrales, mais elles ne sont pas centrales pour les mêmes raisons.
Cette spécialisation fonctionnelle permet de lire autrement la diversification turque. Accroître les importations chinoises, développer le Middle Corridor ou approfondir les relations avec l’Asie ne signifie pas que la Chine puisse immédiatement remplacer les débouchés européens, les normes associées ou les chaînes industrielles qui se sont organisées autour du marché unique. La Turquie ne passe pas mécaniquement d’un ancrage à un autre. Elle superpose des relations qui remplissent des fonctions différentes.
Le renouvellement en juin 2025 du swap entre les banques centrales turque et chinoise approfondit encore cette logique. L’accord porte sur un maximum de 189 milliards de livres turques ou 35 milliards de yuans et vise notamment à faciliter les règlements commerciaux en monnaies locales. Il crée donc une possibilité supplémentaire pour certaines transactions bilatérales sans imposer le passage par une devise tierce.
Il serait toutefois excessif d’y voir un remplacement du dollar ou de l’euro. Le renminbi n’offre pas nécessairement les mêmes fonctions de réserve, de financement, de liquidité ou d’accès aux marchés internationaux. Une alternative peut desserrer une dépendance sans remplacer l’architecture qui la produisait. Dans le cas turc, l’intérêt stratégique réside précisément dans cette coexistence : multiplier les possibilités là où elles sont utiles sans exiger que chacune reproduise l’ensemble des fonctions du système précédent.
La diversification devient donc réellement intéressante lorsque les nouveaux partenaires réduisent l’irremplaçabilité d’une fonction. Elle l’est beaucoup moins lorsqu’ils ne font qu’ajouter une relation supplémentaire à une architecture dont les fonctions essentielles restent concentrées ailleurs.
Une infrastructure parallèle peut desserrer une contrainte sans remplacer l’architecture dominante
L’Égypte permet d’observer le même mécanisme à travers les infrastructures financières. Les relations sino-égyptiennes ne portent plus uniquement sur le volume du commerce ou sur les investissements chinois. Elles commencent également à concerner les moyens par lesquels ces transactions peuvent être réglées, financées et organisées. En 2025, les discussions entre les deux banques centrales ont ainsi porté sur le règlement en monnaies locales, les swaps de devises, les obligations Panda et l’interconnexion des systèmes de paiement.
Le développement de CIPS dans la zone économique sino-égyptienne de Suez et l’extension d’UnionPay illustrent ce changement de niveau. Il ne s’agit plus seulement de commercer davantage avec la Chine. Il s’agit de disposer d’une partie de l’infrastructure permettant d’effectuer ces échanges autrement. Pour une entreprise ou une banque, cette évolution peut réduire certains coûts de conversion, faciliter des règlements en renminbi ou fournir une solution supplémentaire lorsque l’accès à une devise tierce devient plus contraint.
Créer une voie parallèle n’implique pourtant pas de remplacer la voie principale. L’Égypte demeure fortement insérée dans une architecture financière internationale dont le dollar, les marchés de capitaux et les institutions multilatérales restent des éléments centraux. En juillet 2026, les décaissements effectués dans le cadre des dispositifs du FMI en cours atteignaient environ 7,3 milliards de dollars. Les besoins en devises, les réserves, le financement extérieur, les recettes de Suez, le tourisme et les transferts des expatriés continuent parallèlement de structurer l’équilibre macroéconomique du pays.
Parler de « dédollarisation » décrirait donc mal la transformation observée. Les nouveaux instruments sino-égyptiens remplissent pour l’instant des fonctions plus circonscrites. Ils peuvent compléter une architecture existante, parfois secourir une transaction ou faciliter certains investissements, sans encore remplacer le système au sein duquel l’économie égyptienne obtient l’essentiel de son financement international.
Cette distinction est d’autant plus importante que la relation commerciale elle-même reste fortement asymétrique. Au premier semestre 2026, l’Égypte importe environ 10,4 milliards de dollars de biens chinois, contre seulement 841 millions de dollars d’exportations vers la Chine. Pékin constitue donc une source majeure d’équipements, de machines, de véhicules et d’intrants industriels sans constituer un débouché d’une importance comparable.
L’Égypte montre ainsi que la pluralisation des infrastructures peut accroître la marge de manœuvre sans provoquer un basculement de système. L’autonomie supplémentaire vient ici de l’existence d’une voie utilisable pour une fonction précise, et non de la substitution complète d’une architecture à une autre.
L’arbitrage s’arrête là où les systèmes deviennent incompatibles
Les Émirats arabes unis permettent d’introduire une limite que les deux premiers cas rendent moins visible. Le pays a profondément développé ses échanges avec la Chine. Le commerce bilatéral atteignait environ 102 milliards de dollars en 2024, après avoir approximativement doublé en une décennie. Pour de nombreuses fonctions commerciales, logistiques ou d’investissement, approfondir simultanément les relations avec Pékin et Washington ne présente donc pas nécessairement de contradiction.
La situation change lorsque l’on atteint certaines technologies critiques. Le partenariat technologique conclu avec les États-Unis en 2025 autour de l’intelligence artificielle prévoit notamment un premier centre de données de 1 GW, au sein d’un cluster appelé à atteindre 5 GW. L’accès aux technologies américaines les plus avancées s’accompagne cependant d’exigences de sécurité destinées à contrôler les architectures dans lesquelles elles sont déployées.
Le problème n’est alors plus simplement celui de disposer de deux fournisseurs. Il devient celui de leur compatibilité. Une économie peut commercer largement avec la Chine tout en utilisant les technologies américaines. Mais, à certains niveaux de calcul avancé, de semi-conducteurs ou d’infrastructures numériques sensibles, accéder pleinement à l’un des systèmes peut exiger de limiter certaines connexions avec l’autre.
Cette situation modifie profondément le sens de la diversification. Ajouter une option chinoise et une option américaine devrait théoriquement élargir la marge d’arbitrage. Pourtant, si les exigences de sécurité, les contrôles technologiques ou les standards imposent progressivement de choisir entre deux architectures, le nombre apparent d’options augmente tandis que leur capacité à être combinées diminue.
Un monde plus multipolaire ne signifie donc pas nécessairement davantage de choix pour chaque fonction. Il peut également produire davantage de systèmes entre lesquels certains usages obligent à arbitrer. La fragmentation crée alors simultanément de nouvelles alternatives et de nouveaux coûts de compatibilité : conformité réglementaire, restrictions d’exportation, exigences de sécurité ou risque de sanction.
Le cas émirien permet ainsi de préciser ce que signifie réellement le multi-alignement. Celui-ci produit une marge de manœuvre tant que plusieurs relations peuvent être superposées. Lorsque la rivalité transforme la compatibilité elle-même en enjeu stratégique, l’arbitrage peut au contraire se resserrer.

CE QUE MONTRE LA DONNÉE
SOURCE & MÉTHODE
La figure compare, pour six partenaires commerciaux de la Tunisie, leur part dans les importations de biens et leur part dans les exportations de biens. La représentation en miroir vise à faire apparaître l’asymétrie fonctionnelle de chaque relation : un partenaire peut être central pour l’approvisionnement sans constituer un débouché équivalent. La figure ne mesure ni l’influence politique, ni la dépendance économique globale, ni la substituabilité dans les services, l’investissement, le financement ou les technologies.
Institut national de la statistique tunisien (INS), données de commerce extérieur 2025, reprises et structurées par la DG Trésor ; traitement de l’auteur.
